J’aurais aimé avoir un mot abracadabrantesque à proposer pour le F.
Feu follet
Frégate
Farandole
Fanfreluche
Mais le seul qui a vraiment du sens pour interroger qui je suis aujourd’hui, celui qui s’impose à moi avec la clarté d’un soleil d’hiver, c’est le mot Famille.
La famille, ce truc étrange, ce groupe dans lequel on tombe à la naissance et dont on ne se dépêtre habituellement jamais. Même celui qui disparaît et coupe les ponts est hanté par ce lien qui n’a pas vraiment d’égal. On ne peut pas briser ce qui perdure même après la mort. T’es coincé dans les branches d’un arbre généalogique que le curieux des 2 générations qui t’ont suivies décide de dresser pour comprendre qui il est. Tu peux pas te décomposer tranquille, on te colle pas loin de ceux qui appartiennent à cette fameuse famille. On vient même te vider son sac alors que t’as bien gagné ton droit au silence.
Ma grand-mère en sait quelque chose, je lui déballe mes états d’âme sans relâche depuis qu’elle est morte, et puis je n’attends même pas d’aller au cimetière. J’engage mes meilleures tirades quand je suis seule à la maison, à voix haute, la complainte sans fin. Je raconte aussi mes exploits. Oui, je ne peux pas uniquement m’apitoyer sur mon sort, je suis quand même capable de faire pas mal de choses dont je suis fière.
Ce qui est assez cocasse c’est que ma grand-mère c’était pas une tendre. Ma famille en général n’est pas tendre. On s’aime mais en s’en mettant souvent pas mal en travers du visage. Ce qui me pousse à écrire aujourd’hui c’est qu’on se prend une claque collective en ce moment et j’observe avec surprise les rangs se resserrer et la tendresse maladroite nous parcourir.
Revenons-en à Mamie.
Une vraie dure à cuire. Une enfance et une adolescence à se faire malmener, le reste de sa vie à nous malmener pour être certaine que personne d’autre qu’elle ne pourrait le faire. Un concept à part. Des je t’aime aux allures de remarques acerbes.
Malgré tout quand elle est morte et que je n’ai plus eu à souffler en voyant son nom s’afficher sur mon téléphone j’ai dû faire face à une réalité que j’avais pas vu venir : Mamie c’était la seule à me dire “parle-moi de toi ma chérie”. LA phrase qui me faisait hausser les yeux au ciel, exaspérée de devoir faire le récit de ma vie qui n’était jamais vraiment ce qu’elle aurait espéré. Et pourtant elle continuait de demander de mes nouvelles, des nouvelles de mon travail, mes derniers achats, ce que je cuisinais, mes amies, mes voyages. Aujourd’hui on ne m’ordonne plus de parler de moi une fois par semaine. On ne m’appelle plus à l’improviste en râlant parce que je n’ai pas appelé d’abord. Alors je raconte la banalité de mon quotidien à son absence qui pèse plus lourd que je ne l’admettrai jamais.
Ma famille c’est ce poids qui peut m’étouffer autant qu’il m’ancre.
C’est un paradoxe qui n’a de cesse de me surprendre. Plus je vieillis, plus j’accepte que je ressemble à mon père et que c’est finalement pas si terrible que je pensais quand j’avais 15 ans. Je suis comme lui, souvent trop gentille, pas tellement à l’aise pour dire aux gens que j’ai besoin d’aide, je bouffe mes émotions, je ne pleure pas devant ceux que j’aime sauf un ou deux, je me mets vite en colère mais je la ravale pour ne pas trop déranger, je bous souvent en silence.
Au fil des heures de thérapie, je dissèque l’organe familial avec une curiosité teintée tantôt d’exaspération, tantôt de fascination.
Mon frère et son flegme me font penser que j’ai forcément été adoptée et qu’on ne peut pas avoir les mêmes parents. Il semble se foutre de tout, je sais que c’est faux.
Mais tout de même être capable de ne pas donner aux autres le plaisir de constater sa peur, sa colère ou sa frustration, quel talent !
La confirmation de notre lien de parenté c’est notre façon de ricaner bêtement pour des choses qui ne sont plus censées faire rire les adultes. C’est étrange quand j’y pense que j’ai passé 7 années dans la même chambre que ce gugus que j’ai vu naître, qui maintenant fait 2 têtes de plus que moi et qui supporte mes humeurs – parce que je suis sa soeur et qu’il n’a finalement pas appris à faire autrement.
Mon frère c’est le cadeau bonus de la famille, c’est lui qui fait sauter les fusibles de tous les autres membres. Ma grand-mère était gaga de lui, simplement parce qu’il existe. Ma mère perd toute bonne foi quand il est question de lui – ça en devient comique. Quant à mon père, son désarroi est total, il ne sait pas quoi faire quand il est question de lui.
Pour moi il a été comme un révélateur des dynamiques en place entre tout ce beau monde.
Aujourd’hui alors que la vie décide de nous balancer son meilleur revers, il continue de me partager des absurdités sans commentaires et j’entends son rire même s’il est à 500km de moi. Il est un repère solide même s’il est plus sensible qu’il y paraît.
Quand j’ai dû parler à l’enterrement de Mamie, il s’est tenu derrière moi. Une béquille XXL qui chialait en silence dans mon dos en s’assurant que j’irais au bout de mon texte en tenant ma promesse : ne pas craquer.
La famille c’est notre histoire : passé présent futur et ça se conjugue à tous les modes mais celui qui lui convient le mieux c’est l’impératif. Peu importe les antécédents, les histoires, les secrets, les drames… quand il est question de faire front chacun répond à l’appel.
Mon grand-père a pu se reposer sur nous quand il a dû faire ses adieux à celle qui a partagé 62 années de sa vie.
Mon autre grand-père a pu se confier à moi au milieu du jardin quand personne n’osait encore parler de mon cousin parti trop tôt.
Ma mère n’a pas le choix que de nous voir nous rassembler autour d’elle pour prendre la vague de plein fouet ensemble.
Plus j’avance et plus je comprends que nos différences, nos dissonances sont nos forces. Nous nous opposons pour mieux nous définir les uns les autres. La tension des forces contraires qui nous animent nous tient debout.
Un de mes plus grand défi dans cette vie est de faire la paix avec l’idée que ma famille ne sera jamais une sorte d’idéal que j’ai en tête.
Elle est ce qu’elle est.
Pas plus imparfaite qu’une autre. Elle me fait râler et m’exaspère, à la manière dont seulement ceux qu’on aime savent faire. Mais elle m’apporte aussi un réconfort que peu d’endroits sont capables de procurer.
Sans ma colère, ma frustration, mon désespoir, mes incompréhensions d’adolescente et de jeune adulte je ne serai jamais devenue la femme que je suis aujourd’hui. Chacune des parties de moi est l’héritage de mille et une collisions avec la cellule qui m’a vue grandir.
Ma famille s’est agrandie au fil du temps, j’y ai ajouté des membres précieux, des membres choisis avec soin.
Chaque facette de cet assemblage brille à sa façon.
Je m’y sens vue, parfois pas tout à fait telle que je suis. Mais après tout, peut-être que ceux qui partagent notre sang, notre nom ou notre vie sont capables de déceler ce qui nous est invisible.
Inutile de vous demander pourquoi ma mère n’est pas plus présente ici, la lettre M n’attend qu’elle, et moi.