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M comme Maman

Maman, tu as bien gagné ta place dans ce collage de bouts de moi.
Je pense que tu es même en train de te faire une place dans un projet séparé qui sera entièrement dédié à ce lien qui nous unit. 

Depuis que je suis capable de te tenir tête, toujours donc ? On me répète en guise de sermon qu’on n’a qu’une mère et qu’il faut en prendre soin. 

Dieu sait si j’ai pris soin de toi.
J’ai gardé tes secrets.
J’ai séché tes larmes.
J’ai écouté tes plaintes. 

J’ai longtemps laissé nos vies se mêler sans savoir que j’étais envahie par toi. J’ai aimé savoir que je savais tout de toi. J’ai aimé être celle qui avait tous les privilèges. Puis j’ai découvert le revers de cette médaille que je n’avais pas vraiment souhaitée. 

J’ai pris en pleine face nos incohérences, nos incompréhensions et nos flous qui n’auraient pas dû exister. Et là, alors que j’ai du apprendre à défendre mes frontières je t’ai vue te retirer de ma vie comme l’océan lors des grandes marées. Je t’ai laissé aller si loin que je ne pouvais plus apercevoir que le sable que tu avais abandonné. J’ai voulu ton exil et je l’ai secrètement maudit. 

J’ai alors vu que tu m’avais préféré d’autres côtes.
Je t’ai vue me refuser la douceur de tes vagues.
Je t’ai vue m’associer à des littoraux que tu m’avais appris à haïr. 

J’ai implosé de colère et d’incompréhension.
J’ai dû me cartographier à nouveau. Je ne connaissais plus ni mes reliefs, ni mes contours.
Je me suis retrouvée seule sur mes propres terres brûlées.
Dévastée.
Désemparée.

Je t’ai maudit à demi mot.
Je t’en ai voulu en cachette.
J’ose à peine admettre ici à quel point j’ai été en colère.

On n’est pas en colère contre sa mère.
Enfin moi je ne pouvais pas être en colère contre toi.
Je me suis interdite cette colère pourtant salvatrice.
Jusqu’à ce que je ne puisse plus l’ignorer.
Alors j’ai décidé de me faire le cadeau et sans honte j’ai laissé ma rage m’habitée. 

J’avais tant besoin de m’offrir ça.
Moi qui ai toujours suivi les règles, toujours tout fait pour entrer dans le moule.
Toujours tout fait pour plaire.
Il était temps que je m’émancipe et que j’envoie les convenances valser. 

 

T’en vouloir a été le chemin du pardon. 

J’ai pardonné. 

J’ai appris.

 

Jusqu’à ce que la vie me rappelle qu’il me restait une personne à pardonner. 

Toi.

 

Aujourd’hui je ne peux plus être en colère, le temps que je m’étais offert est écoulé.
Alors, vidée de ma colère, je te vois sous un jour nouveau.
Toi la femme qui se tient face à moi.
Tes doutes, tes faiblesses, tes peurs.
Tu n’es pas que ma mère, tu n’as jamais été que ma mère.
Tu es une femme libre et entière.

Aujourd’hui je te vois. 

Après avoir fait ta connaissance il y a plus de 3 décennies me voilà prête à te reconnaître.
J’observe toutes tes facettes, j’apprécie tes failles et j’accepte tes choix.
Je sais que tu as toujours fait de ton mieux.

Comme moi. 

Tu fais partie de moi, mais aujourd’hui je t’ai rendue la place qui te revient. Tu ne débordes plus, je ne suis plus envahie. Je suis habitée par ta présence, ton amour et tout ce que tu m’as transmis.

Finalement il aura fallu qu’on se brise et qu’on s’embrase pour se retrouver. 

Le reste ne se dit pas ni ne s’écrit, le reste nous appartient et vit au creux de nos étreintes.