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Gros mots

Ce texte j’ai décidé d’en faire une ode à la vulgarité notoire de mon langage, par moment. Elle exècre mes plus proches autant qu’elle amuse mes amis. Bien que je sois en rémission (partielle) je reste victime de mon amour de la langue sous toutes ses formes. L’argot étant une des formes de poésie que j’affectionne tout particulièrement. Je ne vois pas pourquoi dans la bouche d’Audiard c’est de la finesse intellectuelle et dans la mienne ça devient gênant. C’est marrant comme aujourd’hui encore la petite blonde toute mignonne n’a pas le droit d’avoir des mots dégueulasses dans la bouche.

Je suis condamnée à bien me tenir.

Ça m’emmerde profondément.

Chiant à crever que de rester là où on nous attend.

Mon sexe, mon genre, mon statut social, mon apparente banalité font de moi de la chair à soulier vernis. Et les souliers vernis c’est pas fait pour sauter dans la crasse des caniveaux. Alors que le sale, le malpropre, le violent, c’est beau. Ça claque sur le vernis. Contraste puant.

N’avez-vous jamais remarqué ce qu’il y a de poétique dans le chaos ?

Avez-vous au moins pris le temps d’apprécier la profondeur de la langue de la rue ? Celle qu’on réserve aux hommes, aux vrais. Fut-un temps elle était celle des ouvriers, des gars d’l’usine, des paysans, des pauvres. Aujourd’hui elle est au comptoir des bars, elle traîne ses guêtres en bas des tours des cités. Les pauvres changent, l’argot reste. Elle a diverses formes et se décline à mille et une sauces que j’aime décortiquer.

 

Quand on est gosse et qu’on arrive en cours de langue étrangère les premiers trucs qu’on veut vraiment apprendre (et souvent les seuls qu’on retiendra) ce sont les gros mots.

Pourquoi ils sont gros d’ailleurs? Parce que ça prend de la place une horreur.

 

Putain.

Bordel.

Merde.

Fait chier.

 

On le dit sans même y accoler l’image correspondante dans le quotidien. Mais imagine-toi renversez ton café et que ça te fasse littéralement chier (je sens que ça va plaire à ma mère ce texte), franchement… ça ne peut être que gros. On veut que ce soit gros. Quand les mots de gamine en souliers vernis ne suffisent plus il faut sortir les gros mots. Ceux qui claquent. Ceux qui montrent à quel point on est touché. Artillerie lourde pour dégommer la prison dorée déguisée en godasses. 

 

Je jure souvent quand je veux qu’on m’entende. Parce que quand je gueule un « bordel à cul » au milieu de la conversation je me sens plus entendue qu’en alignant mes arguments en bonne et due forme.

 

Entendez-moi.

 

Pour toutes les fois où je n’ai pas été entendue alors que ma vie en dépendait, je balourde des obscénités de manière disproportionnée avec la joie du gamin qui fait l’école buissonnière. Je crois que jurer c’est ma façon de vous obliger à m’écouter pour de vrai, de vous interpellez, de vous choquer aussi. J’aime l’idée que le simple alliage de l’air, de mes cordes vocales et de ma pensée puisse vous choquer comme une grande gifle. Comme gifler les gens sans raison ça ne se fait pas, je m’autorise à cracher un « connard ». Ça, ça se fait et ça peut irriter tout autant. Le droit d’importuner est incroyable.

Chiant quand on m’importune, jouissif quand j’importune.

Mes premières victimes, et qui sont à tout jamais mes favorites, restent mes parents. Mal parler devant eux c’est comme une bonne glace après une journée de plage. Entendre un « oh Clémence » après une succession de « putain » dans une phrase c’est un peu comme un badge d’honneur. J’aime les faire tourner en bourrique. Ils sont les heureux élus de mon cœur. Pas mon cœur grenadine. Mon cœur de sale gosse. Celui qui crache de l’acide pour dire je t’aime. Quand un « tu m’emmerde » vaut trois câlins. Complexité d’une relation où mes victimes sont interdites de me répondre. Je les attaque désarmés. Sans vergogne. Je leur balance des seaux de merde qu’ils doivent accueillir sans broncher.

Parfois ça dérape et je me prends un revers verbal – sommes toute mérité.

 

Importuner.

Déranger.

Bousculer.

 

Être libre.

Se sentir exister.

Être vue.

 

Je sais qu’il existe d’autres manières de conquérir ma liberté. Mais celle-ci est assez drôle. C’est un pied de nez à mon éducation. On dit que les enfants se construisent autant par opposition que dans le mimétisme. Clairement j’aime me construire en m’opposant de tout mon long. Heureusement que je n’ai que 157cm à mon actif. 157cm de rage ça peut t’exploser à la gueule et tu y laisses tout. Je crois que j’ai besoin de montrer que certes je suis Clémence, mais pas que. Certainement autant clémente que tonitruante. J’aime penser à la réaction épidermique de ma grand-mère quand je disais, sans scrupule aucun, qu’une situation où une personne me cassait les couilles. Autant vous dire que toutes les paires de souliers vernis et les robes à fleurs de mon enfance ne suffiront pas à rectifier le tir. Sincèrement qui n’a pas déjà pris plaisir à envoyer valser l’interdit au travers du visage de celui qui le représente si bien ?

Je vous dis, jurer par amour.

Voilà un bel exercice.

 

Je vous parlais de ce quelque chose de poétique et sensible dans le moche, je pense que ça vient de la subjectivité du moche. Prenons les putains, ne sont-elles pas, par essence, censées être belles pour séduire leurs clients et clientes ? Il y a des gens qui courent après les tornades pour les photographier, moi j’assaisonne mon discours. Je le pimente. Quand j’ai découvert Sade, Bukowski, je rougissais de voir que la littérature pouvait être belle en étant dévergondée. Si les livres le peuvent, alors pourquoi pas moi. Quand Gainsbourg ponctue ses textes de mots qu’on m’interdit je me dis que je passe à côté de quelque chose. Alors quoi ? Si j’étais un mec ce serait artistique que dans mes phrases fleurissent des bordels ? Comme je ne suis que moi c’est juste vulgaire ?

Vulgaire, ça veut dire très répandu. En quoi ça dérange que je sois très répandue ? A-t-on peur de s’enliser dans une flaque de Clémence ? Avez-vous peur que je déteigne sur vous ?

Je suis partagée.

Je ne sais pas si j’ai envie de me répandre.

Bien qu’on pourrait tous faire avec un peu de clémence.

Bande de cons que nous sommes.

 

Nous sommes tous communs, banals, vulgaires donc.

Alors quitte à être vulgaire autant jouer le jeu à fond. Dégueuler des infamies sur un papier ou dans une conversation de manière impromptue pour réveiller l’auditoire.

Désobéissance lexicale.

Orgie sémantique.

 

Tout part à vau l’eau.

Je sème la zizanie, le trouble.

Je prends plaisir à écrire des mots qui vont vous faire pincer les lèvres et grincer les dents.

Cul de poule au milieu de vos gueules d’anges.

 

Habitué à lire des mots soignés, ceux-ci le sont tout autant.

Faire face à ses ombres comme on dit partout. C’est aussi embrasser la noirceur qui habite notre belle langue.

 

Couillon de la Lune.

Tronche à cul.

Mange merde.

Trou de cul.

 

Florilège de mots doux échangés dans ma vie avec des personnes que j’aime plus que tout. Il semblerait que l’amour aussi, a sa part de violence. Et c’est tant mieux. Qui voudrait d’un amour plat sans aspérité. Mon amour des mots est total. Sans limite. Sur mes lèvres et sous mes doigts ils s’étalent pour faire danser sous vos yeux et dans vos oreilles la vérité de mon cœur.

Belle.

Nue.

Violente.

Affranchie de toute interdiction.

Libre.

Ma vérité est une putain de battante. Elle défie votre volonté de l’ignorer. Elle est incisive. A travers l’épaisseur du bordel de mes pensée elle tranche. Elle se prélasse sans gêne sur le papier avec langueur. Elle aussi vulgaire. Comme Bardot dans Le Mépris elle vous demande si vous aimez ses fesses. Admirez-la. Brûlante de vie. Incendiaire. Elle enflamme les règles et parle mal.

Amazones mal embouchées que nous sommes elle et moi. Fières d’être qualifiées de charretier. A la tête d’une charrue imaginaire je ris de mon vocabulaire que vous qualifierez d’ordurier.

Je vous rappelle que je suis celle qui photographie les tas d’encombrants dans les rues parce que je les trouve beaux et bourrés de mélancolie. Beaudelaire aurait adoré les encombrants.

 

Si jamais m’entendre mal parler vous ennuie, ça m’est égal.

Je vous invite cordialement à me prendre comme je suis.

 

Je parle mieux que quand j’en rajoutais pour être entendue.

Mais ma rébellion linguistique n’en est qu’à ses débuts.

J’ai hâte d’avoir 80ans et de dire aux gamins dans la rue de fermer leurs gueules juste pour voir leurs mâchoires se décrocher en se disant que je suis une vieille conne.

 

Amusez-vous, la vie est trop courte pour s’emmerder de trop de politesses.

Importunez les gens, ça leur évitera de traverser la vie comme des ânes bâtés.

Faites retentir des horreurs du plus profond de vos gorges pour le plaisir de choquer.

 

Avec amour, et impertinence.

 

Clémence