J’avais pour idée de suivre l’ordre.
L’ordre alphabétique.
L’ordre que je m’étais fixé.
Et puis la vie en a décidé autrement.
Je commence cet abcdaire avec la lettre P.
Ça aurait pu être le P de mon père, le P de ma paix, le P de mes péripéties.
Ce sera le P de ma patience.
Celle que je m’évertue à cultiver. Celle qui me fait défaut. Celle qu’il me faut trouver quand tout mon être me supplie de ne pas attendre. Celle qui m’est imposée par la vie. Parce que parfois, peu importe à quel point on souhaite quelque chose, peu importe l’urgence, on ne peut rien. On ne peut qu’attendre.
Je n’ai jamais aimé attendre. Je pense que c’est parce que je n’ai jamais vraiment eu à attendre. Enfant on nous a toujours plus ou moins toujours donné ce qu’on voulait. Même si on nous a appris à attendre parfois, je pense que la majorité du temps mes souhaits ont été exaucés.
Il était évidemment interdit exiger.
“On ne dit pas “je veux” mais “j’aimerais””
On a aussi essayé de m’apprendre à ne pas vouloir l’impossible, ce qui évite bien des déconvenues en termes de patience.
Seulement je n’ai pas été bonne élève pour une fois.
Je suis incapable de rêver raisonnablement. Je veux tout. Je veux l’immensité. Je veux en prendre plein les yeux. Je veux un grand huit qui me soulève le cœur tellement c’est grandiose.
Quand on veut la lune et plus encore, on ne peut pas échapper à la patience.
J’apprends donc à cohabiter avec ma frustration. J’apprends à égrener le temps en acceptant l’agitation, ma compagne de fortune.
Je fais de mon mieux pour ne pas céder à la tempête qui se prépare à l’intérieur.
La patience c’est un peu le berger qui rassemble les orages et les emmène en pâturage. Sans lui tout se disperse et c’est le chaos qui prend le dessus.
Je suis là sur le banc d’un arrêt de bus auquel on n’a jamais pris le temps d’afficher la grille des horaires. Je n’ai pas de montre. Je n’ai qu’à apprécier le poids du vide qui s’impose à moi. La patience c’est la conquête de l’inconnu. Une forme d’inconnu qu’on façonne à mesure qu’on avance vers la ligne d’arrivée sans vraiment connaître la durée de l’effort ni l’issue de la course.
L’inconnu qui mène la danse est un marionnettiste cruel qui teste l’espoir et la foi. Il nous observe avancer tant bien que mal, tantôt à contre courant, tantôt pris dans les sables mouvants. C’est lui qui décide de repousser le grand final selon son humeur. À sa merci on s’essouffle.
On perd la fameuse patience.
La patience est la plus fracassante des absentes. Quand elle est perdue alors tout se met à rugir. Le barrage saute et plus rien ne peut arrêter le flot qu’on a méticuleusement pris soin d’enfermer.
Chacun enferme ce qu’il veut dans la cage de sa patience. Pour ma part j’y met une rage indomptée. Quand les digues sont ravagées, ma rage est aveugle. Elle déchiquette tout sur son passage. Qu’importe les conséquences, seule compte la violence.
Comme si elle ne pouvait s’empêcher de planter ses crocs dans tout ce qui m’est cher. Comme si elle était capable de pister l’amour qui a nourri le barrage qui l’enfermait. Sans pitié, imperturbable, elle se déchaîne et rien ni personne ne lui résiste.
La patience envolée laisse place à un carnage sanglant.
Remarques assassines.
Vociférations.
Hurlements cruels.
Souffles coupés.
Gorges noués.
Poings dans le ventre.
Les êtres aimés sont alors étripés au même titre que les inconnus.
Les efforts à déployer pour remettre la fureur fauve en cage semblent surhumains.
Les combats intérieurs sont souvent les plus dévastateurs.
La patience doit être ramenée à bon port.
Mais je n’ai pas de mode d’emploi. Souvent, plus j’essaie de ramener le calme à moi, plus il s’éloigne. J’ai laissé trop souvent les errances de ma patience justifier des comportements odieux. La mauvaise foi pour dernier rempart.
Tout sauf montrer la détresse qui m’habite.
Car quand la patience s’enfuit, il ne reste que la peur des possibles dont on ne veut pas qui nous ronge. Et la peur est sans merci. Elle s’infiltre partout.
Il m’est insupportable de penser que je vis une vie où je suis une bombe à retardement crainte de tous.
Je ne veux pas être celle qui détonne.
Je ne peux pas être celle qui détruit.
Je serai donc celle qui continuera d’apprendre.
Je découvre en vieillissant que la patience et la colère peuvent se lier et se nourrir. C’est finalement le fait de tenter de les opposer qui me condamne à les subir l’une et l’autre.
C’est ma colère et sa puissance infinie qui est la plus à même de me donner le courage de faire face à mon impatience.
Ma patience, et ses absences chroniques sont les raisons de ma capacité à me remettre rapidement en selle. Incapable de laisser le chaos prendre le pouvoir. Je cours après les issues dont je rêve, propulsée par mon envie féroce de grandiose. Ma colère brûlant les obstacles sur mon passage.
Telle une Walkyrie je m’élance à l’assaut de tous les possibles en acceptant qu’il me sera impossible de gagner toutes les batailles, apaisée de savoir que je ne laisserai la place à aucun regret.