La plupart de mes textes, de mes grandes réflexions, de mes vagues à l’âme ont lieu sur les voies ferrées.
Le train est comme un exutoire hors du temps où les mots coulent sous mes doigts aussi vite que les larmes roulent sur mes joues.
J’ai détesté les trains. J’ai essoré mon coeur sur les quais de gare. J’ai dit plus d’adieux que de raison. J’ai regardé dans le vide par la fenêtre de mon wagon derrière la buée de mes larmes des heures durant. J’ai dormi épuisée et saoule de mes pleurs jusqu’à ce qu’un contrôleur me sorte de ma torpeur pour vérifié que j’avais bien payé pour ma torture ferrée.
Je suis à peu près certaine qu’à ma mort, on m’assignera un train à hanter et pas un manoir ou je ne sais quel autre lieu commun aux fantômes fraîchement arrivés. Je serai déjà entraînée, à force d’errer comme une âme en peine de mon vivant. On dira de moi “regardez c’est l’habituée des trains” “oh, c’est elle qu’on entendait hoqueté jusque dans l’au-delà !” ou je ne sais quels autres titres de noblesse je me serai attribué d’ici là – je ne sais pas exactement combien de temps il me reste pour forger ma réputation de spectre donc je fais de mon mieux.
Je vous écris d’un train d’ailleurs. Pour changer.
Je n’aime pas les autres moyens de transport. La voiture trouve grâce à mes yeux parce que je peux y chanter à plein poumon – ça suppose donc de partager l’espace avec un public dévoué et tolérant, ça ne court pas les rues. L’avion n’a pas hérité de la magie du train, je n’écris pas tellement dans les airs. L’avion ça dessèche, ça fait du bruit…
Le train a trouvé grâce à mes yeux seulement parce qu’il m’offre l’espace dont j’ai besoin pour laisser mes doigts courir sur le clavier et mes mots noircir les pages. J’ai pris conscience de ce pouvoir maïeutique assez tardivement. J’ai donc longtemps subi un environnement dont j’ignorais le potentiel immense !
Un véritable havre de paix pour mes idées qui s’emmêlent et peinent à trouver le papier en général. Ici tout est limpide. Tout se fait sans forcer. Je n’ai besoin de rien, un café, mon clavier ou un cahier et nous y voilà.
Je me laisse bercer.
Mes épaules se relâchent.
Le coin de mes lèvres se redresse fièrement.
Je sais que je suis en sécurité, je sais exactement ce qui m’attend.
Pas d’angoisse de la page blanche, tout ce qui gesticule en moi depuis la dernière session d’écriture prend enfin forme et plus rien ne compte.
Mes doigts s’agitent, le temps est suspendu.
Une amitié difficilement forgée qui aujourd’hui a des allures de poème.
Une bulle cachée au vu et au su de tous.
Une chambre à moi qui file au gré de mes départs, de mes obligations et de mes aventures.
Une part de moi qui est électrisée à l’image de mon fidèle compagnon de voyage.